05 avril 2006

La justification du colimaçon (troisième état)


L’œuvre peinte par Rembrandt en 1632, a été décriée par ses contemporains, réticences, qui, aujourd’hui, plus de 350 ans plus tard, semblent sinon obscures du moins pas très claires. Peut-être ce rejet peut-il s’expliquer par ces intrigants jeux d’échelle et de proportions entre personnages et espaces du tableau ?
À bien y regarder, les deux personnages représentés paraissent minuscules, comme deux lilliputiens évoluant dans un espace réduit, une coquille de noix, peut-être, ou encore une coquille de colimaçon ou de nautile. Ne serait-ce pas, en effet, dans le dos du philosophe une porte-opercule close ? n’avons nous pas, sous les yeux, la maison-tortillon du philosophe, qui, rétracté dans sa coquille, réfléchit à la marche du monde ? Ou bien encore n’est-ce pas là une vue captée à l’intérieur d’un crâne ? À défaut de connaître l’identité de ce philosophe (certain y ont reconnu Spinoza, mais celui-ci mort à 45 ans, n’a donc jamais été vénérable vieillard) et ce à quoi il exerce son esprit, ne devrions-nous pas revenir à l’escalier.
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Philosophe au livre ouvert, Salomon Koninck

La composition du tableau s’organise toute entière autour de lui, sorte d’axe intime du monde. En effet, cet élément architectural, somme toute banal, acquière ici des qualités insoupçonnées : le peintre articule, à partir de lui, zones d’ombre et de lumière, et en fait une nette séparation entre lumière naturelle, à gauche, et lumière artificielle produite par le feu, à droite. L’escalier joue, si l’on peut dire, le rôle principal et central, propulsé au premier plan, volant la vedette au philosophe au fond à gauche. La force de cette composition pour le moins originale, s’affirme encore plus au regard d’une autre œuvre traitant du même thème : Philosophe au livre ouvert, attribuée à Salomon Koninck. Si un philosophe et un escalier sont également représentés, c’est d’une toute autre manière que dans l'œuvre de Rembrandt. En effet, le philosophe y est placé plus au moins au centre et l’escalier à vis semble avoir été rejeté à l’extrême gauche. Cependant, l’effet symbolique obtenu s’avère moins fort que dans l’œuvre de Rembrandt Van Rjin.
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La position de l’élément “escalier” au sein du tableau ne s’avère-t-elle pas primordiale ? En effet, celui élabore une articulation entre plusieurs espaces, espaces réels mais aussi espaces de la pensée. L’escalier est, bien sûr, la construction grâce à laquelle on accède dans un autre, situé au-dessus ou en-dessous de l’espace dans lequel on se trouve, mais pour Rembrandt, cette fonction “pratique” se double d’une fonction symbolique : il représente le passage, c’est-à-dire l’apprentissage, l’acquisition du savoir. Comment alors ne pas associer le philosophe et son travail de la pensée avec l’élévation sinueuse de l’escalier ? La voie de méditation est pour ainsi dire “tracée”, mais le cheminement demeure obscur et accidenté. Rembrandt ne réussit-il pas dans son œuvre a visualiser le processus de pensée dans son intimité obscure ?
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© Andreas Tille

D’autres escaliers sont évoqués par Borgès dans une nouvelle du recueil Fictions, “La Bibliothèque de Babel”. Cette Bibliothèque, lieu du savoir universel, abriterait un nombre infini de livres. Ce labyrinthe de rayonnages est à l’image de la Littérature : tout est connu ou tout a déjà été écrit mais tout est oublié ; il s’agit de le redécouvrir. Cette tâche infinie est remplie par les bibliothécaires-philosophes qui arpentent ces couloirs et “l’escalier en colimaçon qui s’abîme et s’élève à perte de vue” afin d’accéder aux “justifications” de toutes choses.
Au-delà de la Littérature, n’est-ce pas là, la réalité de toute création artistique ? Le peintre, tout comme les bibliothécaires borgésiens, ne navigue-t-il pas dans un musée imaginaire ou virtuel où toutes les images seraient déjà entreposées ? Sans doute, n’est-ce donc pas par hasard que Rembrandt peint ce thème du philosophe. “La philosophie”, comme la définit Deleuze est justement affaire de création, “est l’art de former, d’inventer, de fabriquer des concepts” mais pas seulement, c’est,“plus rigoureusement, est la discipline qui consiste à créer des concepts.” N’est-ce donc pas le processus de création même qu’explore Rembrandt en peignant Philosophe en méditation ? Le peintre ne s’engage t-il pas alors sur la voie de la justification de son art de peintre comme les bibliothécaires-philosophes empruntant l’infini escalier en colimaçon de la création ?
la justification du colimaçon : (premier état) (deuxième état)

2 commentaires:

lefrøg a dit…

Decidemment Heliz j'aime beaucoup vos textes!
Cette justification du colimacon donne tout son sens a ton blog. Tel une echelle de Jacob, un puit sans fond, une colonne sans-fin, le colimacon porte ces images subliminales de chemin vers une interiorité qui n'est que le debut d'une possible exteriorité de la pensée.
Amis escargots intellectuels sortez de vos coquilles!

Koolaid a dit…

Bravo et merci Helix pour tes textes (je peux te dire tu, ça fait bien longtemps qu'il n'y a plus de vous entre nous) et pour ce coup de rappel à une forme de joyeuse curiosité propre à nous désencroûter de notre trop sage et trop complaisante paresse. Non pas que cette dernière soit mauvaise en soi, sauf quand elle nous plonge dans la médiocrité, mal de ce début de siècle.

Alors oui -oui- il faut bien revenir vers l'arrière, faire le chemin à rebours, emprunter les allées tortueuses de ce colimaçon dont tu évoques si bien le symbole à la fois littéraire et pictural.

Le savoir est un escalier en colimaçon, il tourne et il s'élève, il donne le tournis et enivre, il n'est donc pas cette chose sérieuse et supérieure qu'on décrit pour faire peur aux enfants ou pour les empêcher de penser trop.

Un seul mot pout finir: ENCORE! plus de textes, d'idées!!